POURQUOI ???

Publié le par Matthieu EVRARD

Pourquoi ???

 

-         Mais qu’est ce qu’on fout là bordel ????

-         Tais-toi et avance…

-         Putain mais elles sont où les prises… ça tient rien…

-         C’est facile allez

-         C’est quoi cette neige qui boucle les fissures

-         C’est du III ça passe tout seul

-         Sèche moiiiiiii j’en peux plus… Ouf !

-         Ben tu vois c’était tranquille

-         Mouais mouais (mauvaise foi caractéristique)

Mais pourquoi ? D’ailleurs oui pourquoi ? Qu’est ce qui nous pousse, nous, individus faibles et trouillards, à aller se peler là-haut dans le froid et le vent ? Qu’est ce qui nous pousse à nous aventurer dans ces endroits hostiles et si peu accueillants, où il n’y a ni chauffage, ni eau courante… rien que des tas de cailloux qui se ressemblent tous, surmontés de neige ou de glace, ou d’autres cailloux encore !


Comme dirait le capitaine Haddock dans Tintin au Tibet : « Et dire qu’il y en a qui font ça par plaisir ! »


Finalement oui, il a raison. C’est de la folie. On en prend du plaisir justement, et de multiples façons.

Déjà, on prend du plaisir pour toutes les raisons qui justement vous font dire que nous autres alpinistes sommes fous de réaliser : parce que, justement, il n’y a pas tout le confort nécessaire, parce qu’on y trouve des gens comme nous et non pas les assistés ne fréquentant que les sommets atteints en télésiège débrayable. On aime retrouver la simplicité de l’altitude, où tout se réduit au strict nécessaire : manger, boire, dormir, bouger... vivre tout simplement. L’alpinisme peut finalement se traduire à une recherche d’un sentiment de vie et de liberté. Tout le reste est superflu.

On peut se retrouver avec soi-même sans avoir à penser à autre chose que le bonheur d’être là à ce moment précis, en ces lieux qui paraissent si peu hospitaliers.

On y va pour la beauté des paysages. Lorsque les lumières naissantes trahissent l’arrivée imminente du soleil et que tout s’embrase… Vous n’avez qu’à regarder les photos prises en haute montagne et vous imaginerez sans peine ce que peut réellement vivre devant un tel spectacle qui s’offre à vous.

On y va aussi pour le dépassement de soi, le plaisir de pousser la machine à ses limites. Peu de pratiques et de sports permettent de ressentir ses limites et de prendre conscience de nos capacités, aussi bien physiques que techniques.

On y va bien évidemment pour les souvenirs qu’on peut se forger… ou même les pires plans galères se transforment par la suite en sourires sur les lèvres en les évoquant. Qui pourrait soupçonner que les ampoules monstrueuses, les coups de soleil, les onglées, … finissent par se transformer en souvenirs impérissables qu’on aura plaisir à raconter ? On finit par rire en se souvenant des galères, des batailles dans la tempête de neige, des errances dans le brouillard, de nos erreurs d’itinéraires.

Le dépassement recherché est certes physique, mais aussi mental. Il faut sans cesse combattre ses craintes et ses peurs : peur de la chute, peur des chutes de pierre, … L’exposition et l’engagement sont sans cesse grandissant mais peut-être est-ce grâce à cela qu’on devient plus fort.

C’est vrai qu’on recherche aussi la solitude. En cela la montagne peut apparaître égoïste. On est content et rassuré de pouvoir compter sur soi-même et sur nos propres capacités. On assume sans pour autant être suicidaire : on ne pratique pas l’alpinisme extrême, toujours des choses à notre portée, et on sait faire demi-tour si nécessaire, même lorsqu’on connaît le goût amer des retours bredouilles qui laissent un sentiment de déception et d’inachevé. Forcément les choses à notre portée deviennent toujours plus dures, mais comme dans de nombreuses pratiques on progresse et on cherche à relever de nouveaux défis.

Et après tout, il n’y a pas de honte à trouver sympathique de se retrouver congelé, pendu au bout d’une corde en essayant vainement de franchir le dernier ressaut avant la délivrance du sommet. Dans ces cas-là on est content de connaître beaucoup de mots « douteux » pour s’alléger de la pression inhérente à la situation.

En fin de compte je pense que tous les alpinistes se sont un jour posé la question ou ont eu à expliquer pourquoi ils pratiquaient cette pratique jugée peu intéressante par beaucoup de gens. Tant de réponses, tant de motivations pour finalement ne jamais se faire comprendre. Même les alpinistes ne se comprennent pas forcément. De nombreuses fois la fameuse question : « Qu’est ce que je fais ici ? » revient. Comme l’a écrit Lionel Terray, nous resterons les conquérants de l’inutile.

Publié dans Humeurs et pensées

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article